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GOSCINNY - UN CREATEUR DE GENIE

René Goscinny
René Goscinny

RENE GOSCINNY
René Goscinny est né en 1926 à Paris mais a passé la majeure partie de son enfance en Argentine. Il quitte ce pays à l’âge de 19 ans et tente sa chance aux Etats-Unis. Là-bas, il intégrera le journal MAD et fera la rencontre, entre autres, de Morris. Au début des années 50, il rentre en France et entame un nombre considérable de projets. Les plus aboutis ne verront cependant le jour que vers la fin de la décennie ou même dans les années 60 (Astérix en 1959 ou encore Iznogoud en 1962). Il continuera ses diverses activités, notamment au sein du journal Pilote qu’il avait co-fondé, jusqu’à sa mort en 1977.

Lorsqu’on parle des humoristes qui ont marqué le XXème Siècle, les premiers noms qui nous viennent à l’esprit sont très souvent : Louis de Funès, Fernandel, Bourvil ou encore Coluche. On ne pense que rarement à un homme qui détient pourtant une œuvre cossue et reconnue : René Goscinny !
Par contre, lorsque ce nom est lancé, on se souvient soudain des fabuleux albums d’Astérix traduits dans des dizaines de langues ou encore de Lucky Luke, le cow-boy solitaire le plus connu de la planète. René Goscinny n’a pourtant pas fait que de la bande dessinée et n’a pas toujours été sur le piédestal où il se repose aujourd’hui.

Ce n’est donc qu’un juste retour des choses qu’il lui soit rendu hommage une nouvelle fois. Cependant, pour ne pas faire une biographie comme tant d’autres (voir encadré), j’ai décidé de chercher le personnage au travers de ses œuvres et non au travers des dates qui ont marqué sa vie, même si les deux sont intimement liés.

Astérix : l'œuvre majeure

Le personnage d’Astérix est né en 1959 dans le journal Pilote. Le premier tome de la série – Astérix le Gaulois – ne paraîtra pourtant sous forme d’album qu’en 1961.
Même si les deux auteurs (René Goscinny assurait le scénario et Albert Uderzo les dessins – voir encadré) soutenaient qu’ils n’avaient créé cette série que pour « se marrer et faire marrer les autres », il est impensable de réduire ce héros à cette citation. En effet, même si l’humour est un des pendants d’Astérix et un des talents de Goscinny, cette série n’en reste pas moins une vitrine privilégiée du génie de ses créateurs.

ALBERT UDERZO
Il est né en 1927 de parents italiens et il commença une carrière dans le dessin dès l’âge de 14 ans. Il rencontre Goscinny en 1951 alors qu’il travaille comme dessinateur sur une foule de projets. Les deux hommes se lient d’amitié très rapidement et lancent Oumpah-Pah et bien d’autres héros avant de créer Astérix en 1959. Lui aussi est à l’origine du journal Pilote.

Si l’on prend la série dans son ensemble, on peut y voir beaucoup plus de choses que de l’humour. Disons plutôt que cette caractéristique a permis aux différents albums de trouver un public large. Il y a pourtant derrière cette façade, une critique très pertinente de notre société et des gens qui la composent.
On navigue entre des albums caricaturaux qui exacerbent les défauts de certaines civilisations (Astérix chez les Bretons, Astérix en Corse, et bien d’autres) et des albums plus axés sur notre société de consommation (Le Domaine des Dieux, Obélix et Compagnie…). Entre ces deux catégories, et même si des références à ces domaines reviennent presque systématiquement dans chaque album, on peut aussi apercevoir des mises en exergue des travers de l’homme contemporain : les effets de la rumeur (La Zizanie), le racisme (Le Cadeau de César), la décadence (Les Lauriers de César) ou encore les conflits entre générations (Astérix et les Normands).
Bref, si l’on se penche de plus près sur cette série – cela même si l’analyse du sens comique n’a que peu d’intérêt – on se rend compte que René Goscinny articulait toujours son humour autour d’anachronismes volontaires, qu’ils soient dans les propos tenus par les personnages ou dans leurs actions.

Astérix, Idédix et Obélix, les trois principaux personnages de la série
Astérix, Idédix et Obélix, les trois principaux personnages de la série

Il est tout de même saisissant de voir avec quelle acuité Goscinny arrivait à cerner le problème qu’il voulait traiter et la façon dont il voulait le traiter. Lorsqu’un sujet de réflexion sert de base à un album d’Astérix, il est toujours dissimulé derrière une avalanche de gags et de bons mots. Les paroles fusent extraordinairement et dans un ton tout à fait moderne, alors même que le récit ne l’est pas. Par-dessus ce détournement « littéraire » vient se greffer un burlesque de situation qui finit d’enfoncer le clou humoristique. Voilà justement le génie de l’auteur qui paraît au grand jour ! Là où certains se seraient contentés d’un simple anachronisme pour divertir leur public, Goscinny va insuffler un message. Il y a dans cette façon de procéder une part de Molière, un je ne sais quoi de Jean de la Fontaine (même si ce dernier cachait ses messages derrière des images et non forcément de l’humour), bref, un trait de génie.
Il n’y a pourtant pas que cela qui caractérise le talent de Goscinny…

Lucky Luke : Une reprise en forme d’âge d’or

Lucky Luke, l'homme qui tire plus vite que son ombre
Lucky Luke, l'homme qui
tire plus vite que son ombre

Lorsque Goscinny commence à travailler avec Morris (voir encadré) en 1955, la série des Lucky Luke en est déjà à son huitième album. Les scénarii précédents tendaient vers du pastiche de western. Une sorte de détournement du genre par une simplification extrême des clichés.

Dès sa première collaboration, Goscinny va apporter ce qu’il fait de mieux : le comique. Les situations présentées restent dans l’esprit d’origine, mais l’humour est plus accrocheur qu’il ne l’était.
Lucky Luke est aussi et surtout une série qui a vu naître les personnages les plus décalés par rapport au monde dans lequel ils évoluaient que Goscinny aie créé. Derrière cette présentation, il faut y voir les quatre frères Dalton (Joe, Jack, William et Averell) ainsi que leur mère (Ma) ou que le chien extraordinaire qu’est Rantanplan !
Cela va être un des points d’orgue des histoires signées par René Goscinny. Alors que dans Astérix il joue la carte de l’anachronisme, dans Lucky Luke, il parodie purement et simplement une période pourtant réputée difficile : la conquête de l’Ouest Américain. Par la même occasion, il détourne des personnages de télévision très connus comme Rintintin que l’on retrouve sous les traits de Rantanplan. Mais il prend aussi dans son tourbillonnement humoristique les figures les plus emblématiques de l’époque : Billy the Kid (transformé en garçon capricieux et presque inoffensif) ou Calamity Jane (le garçon manqué qui défend la cause féminine à sa manière). Il a aussi détourné des faits réels et importants comme la ruée vers l’or ou encore la construction des chemins de fer.

MORRIS
Né en 1923 Morris – de son vrai nom : Maurice de Bévère – a suivi une formation dans les métiers de l’animation par correspondance. Il lance la série Lucky Luke dès 1946 seul, dans un premier temps. Il ne collaborera avec Goscinny qu’à compter de 1955 et jusqu’en 1977. Morris a consacré toute son œuvre au cow-boy solitaire et aux séries dérivées comme Rantanplan. Il est décédé le 16 juillet 2001.

Bref, ici encore Goscinny expose son talent, mais sous un jour différent. On y voit plus l’humoriste dérisoire, celui qui fait passer l’événement le plus grave qui soit pour une situation cocasse irrésistible. Il reste tout de même derrière un fil conducteur tout aussi sérieux que dans Astérix. Les idées directrices lorgnent moins vers la société moderne, mais tout autant sur les travers des hommes (comme le racisme, encore une fois, dans Le Pied Tendre).

Dans Lucky Luke, les bons mots sont légions, mais ils sont moins nombreux que dans Astérix. Cela ne fait rien, Goscinny excelle sur plusieurs tableaux. Tellement qu’il a prouvé ses facultés dans d’autres séries encore.

Iznogoud et Le Petit Nicolas : les outsiders

JEAN TABARY
Il naquît en 1930 en Suède et fit plusieurs métiers avant d’en venir à la bande dessinée. Il entre dans le monde de celle-ci en 1956 avec Richard et Charlie. Il ne commencera les aventures du Calife Haroun el Poussah (premier nom de la série Iznogoud) dans le journal Record qu’à partir de 1961 avec René Goscinny. Depuis la mort de ce dernier, Tabary assure seul la suite de la série.

Iznogoud le terrible vizir qui voulait être calife à la place du calife
Iznogoud le terrible vizir qui
voulait être calife à la place du
calife

A côté des deux œuvres principales que nous avons déjà vues, on peut aisément ranger Iznogoud ou encore Le Petit Nicolas. Même si l’on ne le sait que peu, ces deux séries sont liées. En effet, le calife Haroun el Poussah, a pris naissance dans une histoire que l’instituteur du Petit Nicolas a raconté à sa classe.
Non content de cette simple anecdote, on peut en ajouter une seconde à cette série devenue célèbre. Au départ, la série qui est devenue Iznogoud devait porter sur un détective. Goscinny demanda alors à Tabary (voir encadré) s’il voulait collaborer avec lui pour ce projet et il accepta. Lorsque les deux homme se revirent, Goscinny expliqua alors à Tabary que l’histoire avait complètement changée pour prendre place à Bagdad !

Illsutration issue du Petit Nicolas
Illsutration
issue du
Petit Nicolas

Dans Iznogoud, le principe de base est très simple : un vizir veut devenir « calife à la place du calife » et tente par tous les moyens d’y arriver. Ici Goscinny joue au maximum la carte des calembours. Les histoires du vizir sont bourrées de jeux de mots et calembours en tous genres. Les noms même des héros sont dans cette verve (outre Iznogoud, on trouve, entre autres Dilat Larath !). La série est donc globalement basée sur l’humour et celui-ci repose en grande partie sur la phonétique et les jeux de langage.

Pour Le Petit Nicolas, la situation est bien différente. Goscinny va chercher, au travers de situations simples, à nous montrer ce qui fait de l’enfance une si belle période. Le dessin de Sempé (voir encadré), très léger, s’accorde parfaitement avec cette atmosphère à la fois simple et pleine de nostalgie. On ne peut pas dire que l’humour soit absent, mais il est plus discret et doux. Ici, ce qui compte, c’est l’ambiance générale et les personnages attachants. Un vrai concentré d’enfance insouciante, drôle, enjouée, mais parfois plus dure.

JEAN-JACQUES SEMPE
Jean-Jacques Sempé est né à Bordeaux en 1932 et s’est révélé très tôt comme étant un bon dessinateur. Il se spécialisa dans les dessins humoristiques et lança Le Petit Nicolas en 1954 avec René Goscinny.

Les autres œuvres : multitude et variété

Oumpah-Pah le grand frère de papier d'Astérix
Oumpah-Pah le grand
frère de papier d'Astérix

Il est relativement difficile de faire un état exhaustif des œuvres de René Goscinny tant elles sont nombreuses. Le point commun qui les rattache toutes est bien entendu l’humour et ce talent qu’il avait pour manier le langage.
Disons simplement que Goscinny est aussi à l’origine de beaucoup d’autres séries de bandes dessinées : Oumpah-Pah (sorte de « pré-Astérix »), Il Signor Spaghetti, Strapontin, Jehan Soupolet ou encore Bill Blanchart.
Dans toutes ces séries l’humour et la verve de l’auteur sont bien présents, mais elles ne connurent pas le succès d’Astérix ou de Lucky Luke…

Je le disais en introduction, René Goscinny n’a pas fait que de la bande dessinée. Il a aussi écrit le scénario du film Le Viager avec notamment Michel Serrault et Michel Galabru. Il a élaboré les scénarii de deux versions filmés de Tintin : Tintin et le mystère de la toison d’or et Tintin et les oranges bleues.
Il a aussi participé à plusieurs adaptations de ses héros au cinéma comme Lucky Luke (Daisy Town, La Ballade des Dalton) ou Astérix (Astérix et Cléopâtre, Les 12 Travaux d’Astérix).

Goscinny vu par Greg, dessinateur de BD
Goscinny vu par Greg,
dessinateur de BD

Goscinny était dit-on un acharné du travail. Cette caractéristique a payé et il est aujourd’hui un des humoristes français les plus lus au monde avec plusieurs centaines de millions de lecteurs. Il est aussi un des plus prolifiques et a marqué son temps autant que les années qui ont suivi sa disparition.
Pour synthétiser l’importance que peut avoir René Goscinny, je vais citer un autre humoriste, Pierre Desproges, qui disait :
« J’ai touché la main de Brassens, je suis au mieux avec Sempé, j’ai bien connu René Fallet, un soir, à Montmartre, j’ai même salué Marcel Aymé, qui parlait aux pigeons.
Alors si vous me demandez aujourd’hui qui je suis, je répondrai que je suis l’homme qui n’a pas dit bonjour à Goscinny. »

CITATIONS
Quelqu’un qui ne fait rire que lui-même est soit un imbécile, soit un précurseur. Quelqu’un qui fait rire un petit groupe de gens est un monsieur agréable à inviter. Quelqu’un qui a la chance de faire rire beaucoup de monde est un professionnel et peut-on trouver profession plus agréable ?
Je suis un homme heureux. Surtout un homme privilégié qui a la chance de faire le métier qu’il aime. Je ne crois pas au bonheur par décret. Il y a des favorisés de la chance, dont je suis.

Sources : Le Livre d’Astérix Le Gaulois (éditions Albert-René - 1999) ; http://www.goscinny.net/ ; http://www.goscinny.free.fr/ (site supprimé).

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contact : benassi.nikoland@gmail.com

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