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L'ARDOREL - LE PASSE PRESQUE OUBLIE

Armoiries de Sainte Marie de l'Ardorel
Armoiries de l'abbaye

L’Histoire possède ses mystères et les garde jalousement. Lorsque l’on fait état de l’histoire de l’Albigeois, l’inconscient collectif pense à la fameuse croisade et aux Cathares. Cette partie de l’Histoire n’a rien d’une invention, mais elle commence à être loin de nous. En effet, Guillaume Bélibaste, le dernier Cathare connu, fut tué en 1321 !
Mais voilà, les châteaux de cette époque sont encore debout – ou du moins il en reste de belles ruines. Il existe cependant, quand on s’intéresse au Tarn Sud, un autre pan de notre Histoire, plus récente celle-là – même si elle a une partie qui se confond avec les Cathares – mais moins loquace parce que plus trouble.

Les évènements auxquels les historiens s’intéressent sont souvent brumeux et les éléments manquent aujourd’hui pour reconstituer un passé vieux de 900 ans environ.
Cependant, il est certain que dans le Sud du Tarn, sur la commune de Payrin-Augmontel (aujourd’hui nommée ainsi), il y avait un haut lieu spirituel au rayonnement important : l’Ardorel.
Cette abbaye (car il s’agit bien de cela) a des origines floues et une histoire qui ne l’est pas moins. Elle a pourtant existé pendant plus de 400 ans et fait partie intégrante du paysage historique de la région !

Naissance d'une abbaye de renom

LES CISTERCIENS
L’ordre des cisterciens fut fondé en 1098 et l’abbaye « mère » était Cîteaux. Ils pratiquaient les règles de Saint Benoît, c’est à dire le silence et l’abstinence perpétuels ainsi que l’interdiction de percevoir des dîmes. Leur vie était très austère et contemplative. Ils adoptèrent une constitution en 1265 et avaient un fonctionnement administratif très hiérarchisé, chaque abbaye étant sous l’ordre, au final, de Cîteaux. Leur âge d’or coïncide avec celui de l’Ardorel et leur rayonnement touchait l’Europe entière. Ils connurent cependant des difficultés au XVème Siècle qui débouchèrent sur des scissions multiples.

Plan de l'abbaye tracé suite aux fouilles du XIXème Siècle
Plan de l'Ardorel tracé au XIXème Siècle

Comme dit plus haut, l’origine exacte de cet édifice est floue, même plus encore, elle nous est complètement inconnue. Dans un cas comme celui-ci, l’historien se replie souvent sur des écrits pour trouver des traces de ce à quoi il s’intéresse. Le Frère Vincent Ferras (de l’abbaye d’En Calcat – Tarn) qui est une des personnes qui s’est le plus penché sur le problème de l’Ardorel, cite un «document local » qui témoigne de la présence de cette abbaye dès 1114.
A cette époque, elle n’est pourtant pas encore cistercienne, probablement bénédictine. Ce n’est qu’en 1124, sous l’impulsion de Dame Cécile de Provence, vicomtesse de Béziers, que l’Ardorel devint cistercienne (voir encadré).
En effet, Dame Cécile de Provence, dont la réputation de femme pieuse n’est plus à faire, contacte un abbé du monastère de Cadouin (Périgord) pour lui demander un petit groupe de moines de manière à les installer à l’Ardorel.
Le plus étrange dans tout ceci, c’est qu’il n’est jamais question de ce qu’il est advenu des moines déjà présents à cette date, tout comme on ne sait pas d’où venaient les tous premiers moines venus en Ardorel.
Toujours est-il que dès 1124, l’Ardorel devint cistercienne, même si son intronisation dans l’ordre ne vint pas de suite, mais là aussi, les raisons d’une telle décision sont mystérieuses.

Un lieu au rayonnement spirituel important

Par la suite, les moines prirent de l’importance dans la région. En effet, aux terres qu’avait légué la généreuse fondatrice, vinrent s’ajouter des dons et legs nombreux de la part de notables des environs. On trouve des traces d’achat de biens dès 1165, vinrent ensuite des donations multiples, comme celle de Jourdain de Saissac, pourtant Cathare, qui donna à l’abbaye des terres pour le salut de son âme.
Cette extension ne fut ni brève, ni passagère. Les donations se succédèrent jusqu’au début du XIVème Siècle ! Entre temps, l’abbaye eut son lot de conflits avec les habitants des environs, mais, dans l’ensemble, elle était respectée. A tel point que Dame Cécile de Provence, lorsqu’elle décéda en 1136, se fit enterrer dans l’édifice lui-même.
Le rayonnement de l’Ardorel ne se limitait pas au sud du Tarn et n’avait pas pour seule conséquence de fortes possessions de terres. L’abbaye inspirait un tel respect spirituel, qu’elle donna naissance d’abord à deux monastères : Valmagne (Hérault) et Saint Sauveur de Sira (Pyrénées Orientales) en 1139, avant que Sainte Marie du Jau (abbaye des Pyrénées Orientales) ne lui fut rattachée en 1162 (voir encadré).

LES ABBAYES « FILLES »
Selon le plus pur cheminement cistercien, l’Ardorel, de par sa puissance, donna naissance à d’autres abbayes placées sous sa tutelle. La première fut celle de Valmagne qui se trouve dans l’Hérault et qui reste encore fort belle de nos jours. Ensuite vint Saint Sauveur de Sira en 1139 dans les Pyrénées Orientales. Ce fut les deux seules abbayes fondées réellement par Sainte Marie de l’Ardorel. Cependant, il est bon d’y rajouter Sainte Marie du Jau qui fut rattachée à l’ordre cistercien et à Sainte Marie de l’Ardorel en 1162. Cette abbaye connut énormément de déboires et son histoire reste très floue puisque la période comprise entre 1162 et 1470 nous est quasiment inconnue ! Il reste néanmoins des ruines de celle-ci dans la région de Perpignan.

Abbaye de Valmagne dans l'Hérault
Valmagne (Hérault)

La Fin de l'Ardorel

LA RHODE
Comme nous l’avons vu plus haut, les moines de Sainte Marie de l’Ardorel possédaient, entre autres, une grange à la Rhode (commune de Lempaut). Cette grange fut transformée en une sorte de place forte suite à l’incendie qui ravagea l’abbaye dont elle dépendait. Aujourd’hui, il s’agit d’une maison de maître dont seule une porte date de cette époque. Nous pouvons tout de même préciser que cette grange ne fut probablement pas constituée par les moines cisterciens, puisqu’il semblerait que son existence date du Xème Siècle.

Comme toute chose, l’Ardorel ne put résister au temps et aux changements. Après avoir connut son âge d’or entre le XIème Siècle et le XIVème Siècle, l’abbaye se vit moins prestigieuse. Même si l’ordre cistercien ne reconnut officiellement en son sein cette abbaye qu’au XVIème Siècle (en 1550 exactement), elle ne connaissait presque plus d’expansion à cette date.
Il ne restait plus que quelques années de vie pour cette abbaye qui se vit prendre et reprendre à maintes reprises depuis sa création. Ce fut en 1573, pendant les guerres de religions que des calvinistes de Mazamet et Saint Amans Soult prirent pour la dernière fois cette abbaye.
Une nuit, un calviniste se fit passer pour un moine et réussit ainsi à pénétrer dans l’abbaye. Il en profita, par la suite, pour faire entrer des complices et tous les moines présents à ce moment-là furent poignardés et jetés dans le puits. Par la suite, l’abbaye fut pillée et incendiée. Cependant, plusieurs moines réussirent à s’en sortir – à moins que les guerres ne les aient poussés à prendre des précautions et à ne pas tous rester à l’Ardorel, nous ne le saurons jamais – et se réfugièrent à la Rhode, une grange dépendante de l’abbaye (voir encadré).

L'Abbaye aujourd'hui

Aujourd’hui, les ruines de l’abbaye sont coincées dans un terrain militaire et sont donc inaccessibles au public. Néanmoins, des fouilles faites au XIXème Siècle permirent de retracer le plan général de l’abbaye et refirent jaillir des détails du passé. On retrouva des ossements humains au fond du puits et une croix abbatiale ainsi qu’une crosse d’abbé.
Dame Cécile de Provence – dont nous avons parlé – avait une tombe dans l’enceinte, comme nous l’avons déjà précisé, et sa tombe était visible jusque pendant la Révolution Française durant laquelle elle fut détruite.
Il ne reste aujourd’hui plus que des murs détruits aux trois-quarts pour se souvenir de 400 ans d’histoire locale. Le temps possède bien des recoins impénétrables et ne laisse pas trace de tout, pourtant nul ne démentirait vraiment l’importance d’un tel lieu à l’endroit où il se trouve…

CE QU’IL EN RESTE...
De cette période, il subsiste encore quelques traces dans les environs des ruines. On peut trouver le bénitier de l’abbaye qui a été disposé en l’église d’Augmontel, une croix venant de l’édifice reste à proximité du stade du village et des pierres issues de Sainte Marie de l’Ardorel sont au musée Cathare de Mazamet. D’ailleurs, à ce propos, une légende locale raconte que les fondations de la caserne de Castres (édifiée en 1870) furent construites en partie avec des pierres venant de Sainte Marie de l’Ardorel.

Ruines de l’abbaye Sainte Marie de l’Ardorel dans les années 1970
Restes de l'Ardorel en 1970

Je tiens à remercier tout particulièrement le Frère Vincent Ferras pour son aide précieuse. Sans ses connaissances, cet article n’aurait pu être.

Sources : Bulletin N°XXXIV de la Société des Sciences Arts et Belles-Lettres du Tarn ; Revue du Tarn N°125 du printemps 1987 ; L’Ardorel : ancienne abbaye cistercienne en Albigeois (extrait de « Sud 81 »N°18 – 1970) ; « Un haut lieu cistercien au causse de Caucalières : L’Ardorel (1978) » ; http://www.mairie-payrin-augmontel.fr.

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NIKOLAND - AUTEUR - ROMANS - TEXTES - ARTICLES